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Mon Dieu, Élise, qu'il est donc lourd mon coeur de ce matin! Il gèle à pierre fendre. Pluviôse arrive enfin mais les grues ne sont pas passées. Le froid pousse sa corne. J'ai le sentiment que le printemps ne reviendra jamais. J'attends chaque jour un je-ne-sais-quoi. Les champs sont retournés, les talus sont vides. Qu'il est donc loin, Élise, ce temps où tu cueillais du muguet ! Tout est glacé. C'est au point que mon encre durcit dans l'encrier. Je dois souffler dessus pour écrire, peux-tu imaginer cela? Beaucoup de gens n'ont plus de bois. Si l'on sort d'Aiguebrune, à la première forêt, on peut voir des enfants, tassés au sol comme des moineaux. Ils cherchent la ramée. On ne voit pas leurs visages penchés. Seulement leurs mains, tout entortillées de chiffons. Que te dire de plus, ma petite fille, sinon que c'est l'hiver...
Un air coupant comme une lame passait ma fenêtre. J'y avais poussé ma petite table pour prendre un peu de lumière. Le jour venant balayait de raies grises mes feuilles de gros papier. Notre heure était passée... Je posai difficilement la plume raide qui me tenait au doigt. J'avais du mal à reprendre ma main. Ce mauvais vent coulis m'avait transie. Il faisait onduler les rideaux que j'avais repoussés, leurs roses toujours fleuries. J'étais lasse de leur éternel printemps. J'étais lasse de tout, et de moi, en passant. Ma vie n'était qu'un vide lamentable. Je le peuplais des mille gestes qui font nos habitudes, je semblais là. Mais je n'avais que faire d'y être, d'avoir survécu à la tempête, de m'accrocher à cette heure grise où une petite fille boitait dans l'ombre jusqu'à mon lit.
- Tu es là, Tante Adie?
- Viens vite...
Elle se couchait contre moi, dans cette aube qui m'était donnée. Je la prenais dans mes bras pour que vive notre pauvre mensonge, qu'elle ait une mère et que j'aie un enfant. Cette heure si douce, que j'attendais maintenant et qui me donnait, jour après jour, la force de continuer. Le courant d'air se mit à agiter mes feuilles. Il ne les envolerait pas. Elles étaient si lourdes. J'avais fini d'écrire l'histoire de Champlaurier. J'avais cru naïvement lutter contre l'oubli, mais qui est de force à lutter contre la vie ? Quatre ans avaient passé. Le pays avait connu trop de souffrances, il voulait oublier une histoire banale à pleurer. Des ci-devant que l'on rattrape, que l'on juge devant un peuple abruti de guerre et de mots, que l'on mène en charrette pleine, que l'on traîne sur un échafaud. On me l'avait prise. Elle était morte à dix-huit ans, guillotinée.